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Tunisie: A bas la loi des finances! A bas le gouvernement Chahed!

L’explosion de protestations qui ont éclaté cette semaine contre la nouvelle Loi des Finances 2018, une batterie de mesures contre les classes populaires, remet en perspectives le conte de fées des observateurs libéraux sur la «transition démocratique réussie» en Tunisie. En réalité, le pays reste un champ de bataille ouvert entre les forces de la révolution et de la contre-révolution.

Depuis quatre jours, des manifestations sociales ont éclaté dans de nombreuses régions du pays, ainsi que des émeutes et des clashs parfois violents entre jeunes et policiers, en particulier dans les régions intérieures marginalisées et dans les banlieues populaires de Tunis et d’autres villes. Ayant initialement répondu à une campagne lancée par des activistes sur les médias sociaux (#Fech_Nestannew # فاش_نستناو = « Qu’attendons-nous? »), le peuple exprime sa rage longtemps mijotée contre des conditions de vie qui ne font que s’empirer de jour en jour.

Le budget 2018 voté le 9 décembre comprend une série de pilules amères pour les pauvres, notamment la hausse de la TVA qui élève les prix des produits de base tels que médicaments, carburants et aliments, la mise en place d’une nouvelle « contribution sociale généralisée », et de nouveaux droits de douane sur les produits importés. Des études financières indiquent que les ménages tunisiens débourseront jusqu’à 300 dinars de plus en moyenne chaque mois à cause de ces mesures.

Ce vaste hold-up des poches des travailleurs et des classes populaires a été concocté avec la supervision et les applaudissements du Fonds Monétaire International, lequel exerce une pression intense pour accélérer le rythme des soi-disant «réformes structurelles», visant à financer le remboursement de la dette publique aux spéculateurs financiers. Contrairement à un mythe répandu, cette dette n’a rien à voir avec le « haut volume salariales » des travailleurs de la fonction publique, mais est un cadeau empoisonné de la mafia au pouvoir avant la révolution, et dont le peuple tunisien n’a jamais vu le moindre millime.

L’État a répondu au mouvement par la force, arrêtant des centaines de personnes, y compris par la traque préventive d’activistes ayant publié des déclarations ou écrit des slogans appelant aux manifestations. Lundi soir, un homme de 43 ans est mort après avoir été écrasé par un véhicule de police dans la ville de Tebourba, à 30 km à l’ouest de la capitale Tunis. Il n’a échappé à personne que pendant que le gouvernement applique méthodiquement des mesures d’austérité sévères, les ministères de la Défense et de l’Intérieur voient leurs budgets renforcés, dans un contexte de criminalisation croissante des protestations. L’état d’urgence, constamment renouvelé depuis novembre 2015, est utilisé pour réprimer les droits démocratiques, alors que l’année dernière, la militarisation de certains sites de production a été décrétée par le gouvernement en réaction aux mouvements sociaux dans le sud du pays. Sur tout cela, Trump et les autres dirigeants impérialistes occidentaux, rapides dans leur soutien hypocrite aux protestations récentes en Iran, sont restés absolument silencieux, du fait que cette fois-ci, cela se passe au sein de leur sphère d’influence.

Fossé de classe

Le grotesque écart de richesses, au cœur du soulèvement révolutionnaire contre le régime de Ben Ali il y a sept ans, n’a fait que s’élargir depuis. Alors que même l’Union Européenne, une institution au service des patrons et des banquiers, identifie la Tunisie comme un « paradis fiscal » pour les super riches, les prix des denrées de base, en particulier alimentaires, battent des records – un phénomène amplifié par la spéculation du marché et le démantèlement organisé du système de subventions par les gouvernements successifs. Le déficit commercial a triplé en sept ans, faisant baisser la valeur du dinar tunisien, ce qui pousse à la hausse le coût du service de la dette et écrase le niveau de vie de la majorité de la population. Pas étonnant que dans un récent sondage, 73,3% estiment que l’économie tunisienne va « dans la mauvaise direction ».

La situation dans les régions pauvres de l’intérieur du pays est particulièrement inflammable, les communautés locales n’ayant constaté aucun changement ni vu venir aucun investissement public significatif. Beaucoup de jeunes ont le sentiment qu’ils ont troqué leur sang en 2010-2011 pour encore plus de misère et de chômage. Dans ces régions, la moindre étincelle peut allumer un feu de prairies, comme le montre l’exemple de Sejnane, une localité qui a connu deux grèves générales en moins d’un mois fin 2017, pour protester contre le chômage, la pauvreté et la dégradation des services publics. Ce mouvement a été déclenché par l’auto-immolation d’une mère de cinq enfants devant le bâtiment des autorités locales, un épisode tragique qui rappelle l’étincelle des soulèvements dans le monde arabe en décembre 2010.

Même selon les chiffres de la Banque mondiale, la classe moyenne en Tunisie a été réduite de moitié depuis 2011. Dans ce seul constat est exprimé le dilemme auquel est confronté le capitalisme en Tunisie: la classe dirigeante a été forcée par la révolution de 2011 à se parer d’une démocratie parlementaire; pourtant, cette « démocratie » n’a pas de base économique stable. Les six dernières années ont enregistré une croissance économique moyenne inférieure à 1%, les capitalistes ne peuvent donc pas se permettre de faire des concessions substantielles aux travailleurs et aux pauvres qui pourraient fournir à leur système politique remodelé une base de soutien social durable.

Témoin de cette réalité, neuf gouvernements se sont succédés en moins de sept ans depuis le renversement de Ben Ali. Tous ont vacillé, ou se sont écrasés, sur le rocher des explosions populaires. Ce ne sera pas différent avec le gouvernement actuel. La soi-disant coalition «d’unité nationale» de Youssef Chahed est composée de quatre partis, avec les rôles principaux joués par Nidaa Tounes (qui est essentiellement une machine de recyclage de l’ancien RCD dissous) et Ennahda (le parti islamiste de droite qui a gouverné le pays jusqu’en 2013). Tous deux sont confrontés à des crises internes et ont subi des scissions.

Nidaa Tounes est également le parti du président de la République Caïd Essebsi, et est gouverné par son propre fils Hafedh. Ce dernier est le personnage le plus détesté en Tunisie, et le leader d’Ennahda, Rached Ghannouchi, arrive en deuxième position sur cette liste peu glorieuse. Selon les projections, environ 70% des gens s’abstiendront lors des prochaines élections municipales. Tout cela témoigne de l’impopularité évidente de l’establishment au pouvoir, accentuée par un remaniement qui a ramené au sein du cabinet ministériel des individus ayant des liens directs avec le régime Ben Aliste.

L’année dernière, le gouvernement a tenté de réduire son discrédit croissant en lançant une «campagne anti-corruption». La corruption est encore plus répandue aujourd’hui qu’elle ne l’était sous Ben Ali. Etroitement contrôlée et centralisée à l’époque par les cercles proches de l’ex-dictateur, elle a maintenant prospéré partout. La corruption colossale de l’élite dirigeante fut un facteur important qui a alimenté la révolution, et les politiciens actuels en sont très conscients. Cette campagne anti-corruption a principalement consisté en quelques arrestations de personnalités impliquées dans des réseaux de contrebande, mais il n’y a aucune confiance publique dans le gouvernement pour s’attaquer sérieusement à ce problème – certainement depuis que les partis au pouvoir se sont eux-mêmes illustrés comme architectes de la malnommée «loi de réconciliation» qui blanchit de fait les fonctionnaires de l’État impliqués dans des affaires de corruption sous l’ère de Ben Ali, une loi adoptée au Parlement en septembre dernier.

Rôle déplorable des dirigeants syndicaux

Honteusement, les dirigeants centraux de l’UGTT ont déployé une attitude bienveillante et coopérative à l’égard du gouvernement sur ses plans d’austérité – bien que le récent mouvement les ait forcés à prendre des distances rhétoriques. Tout au long de l’année 2017, la presse capitaliste était pleine d’éloges du secrétaire général Noureddine Taboubi, son élection à la tête de la fédération syndicale ayant marqué un tournant vers des formes plus explicites de collaboration de classe. Ayant agi comme «conseillers sociaux» du cabinet néo-libéral actuel, et n’ayant rien fait pour préparer la résistance contre la guerre sociale que ce dernier a engagé contre les travailleurs et les pauvres, les membres du bureau de l’UGTT gesticulent à présent pour prétendre être du côté des opprimés. Très justement, les manifestants n’ont pas attendu le feu vert des sommets syndicaux pour envahir les rues, sinon ils auraient attendu éternellement.

Ces dirigeants syndicaux vocifèrent contre les actes de violence et de pillage. Il est certain que de tels actes de vandalisme jouent directement dans les mains de l’appareil d’État, en discréditant les revendications du mouvement et en justifiant la répression contre les manifestants pacifiques ; ils doivent donc être résolument combattus. Les agents provocateurs et les pilleurs doivent être isolés et marginalisés par le mouvement. Cependant, la responsabilité de ces développements incombe également à ces mêmes dirigeants syndicaux. Beaucoup de jeunes pauvres et aliénés sont en effet attirés dans l’impasse des actions désespérées du fait que ces «dirigeants» ont déserté leur poste, ne prenant aucune initiative sérieuse pour mener une lutte déterminée contre les conditions sociales intolérables vécues par la jeunesse tunisienne.

Si ces dirigeants ne sont pas prêts à prendre des mesures sérieuses pour élargir et renforcer le mouvement actuel, ils doivent être remplacés par d’autres qui le sont. La nécessité de construire un puissant mouvement de grève contre la Loi des Finances doit être fermement mise à l’ordre du jour dans toutes les branches de l’UGTT à travers le pays. Après tout, c’est le déploiement de la puissance du mouvement ouvrier organisé qui a scellé le sort de Ben Ali il y a sept ans – c’est la même puissance qui peut vaincre aujourd’hui tous ceux qui essaient de poursuivre la politique économique de l’ancien régime.

Les dirigeants de la coalition de gauche du «Front Populaire» ont raison d’appeler à intensifier les mobilisations. Mais leur appel parallèle pour des «élections anticipées» est en-dessous des exigences du moment. Bien sûr, nous ne sommes pas par principe contre des élections qui mettraient un terme prématuré au mandat de l’administration actuelle. Mais lancer une telle idée au beau milieu de la lutte trahit les préoccupations habituelles des dirigeants du Front Populaire de détourner le résultat des luttes sociales dans les canaux sûrs de la politique institutionnelle. Beaucoup n’ont pas oublié qu’en 2013, ces dirigeants ont gaspillé deux merveilleuses opportunités révolutionnaires avec une stratégie similaire.

Selon nous, un vaste front uni de résistance rassemblant les militants de Fech_Nestannew, les travailleurs et les syndicats, les organisations de chômeurs et les communautés locales en lutte, les activistes politiques et sociaux, doit être organisé et intensifié jusqu’à ce que la Loi des Finances soit dégagée, et avec elle, son concepteur sous la forme du gouvernement Chahed. Mais comme le démontre amplement l’expérience des sept dernières années, à moins que le mouvement ne construise sa propre expression politique indépendante basée sur les exigences de la révolution, les classes dirigeantes capitalistes constitueront continuellement des équipes gouvernementales qui correspondent à leurs seuls intérêts et écrasent les aspirations du peuple.

Pour éviter que cela ne se reproduise, des comités d’action doivent être mis en place sur les lieux de travail et dans les quartiers afin de construire le mouvement par la base, de fédérer une lutte politique de masse visant à renverser le gouvernement actuel, et de préparer la formation d’un gouvernement révolutionnaire, basé sur des représentants démocratiquement élus des travailleurs, des paysans pauvres et des jeunes. A l’aide d’un programme socialiste, basée sur la propriété publique des banques, des usines, des grandes propriétés foncières et des services, un avenir radicalement différent pourrait être construit pour la majorité.

Nos revendications:

-A bas la Loi des Finances – refus du paiement de la dette

-Non à la hausse des prix – défense et extension des subventions de l’Etat – pour des salaires et des allocations sociales adaptés au coût de la vie

– Libération immédiate de tous les militants arrêtés – fin immédiate de l’état d’urgence

-Pour une série de grèves générales régionales, en vue de préparer une grève générale nationale de 24h pour faire tomber le gouvernement Chahed

-Pour un vaste plan d’investissement public dans les infrastructures et le développement des régions intérieures, afin de fournir des emplois aves salaires décents pour les chômeurs

-Nationalisation des banques, des grandes entreprises et des grandes propriétés agricoles, sous contrôle démocratique de la population

-Pour un gouvernement révolutionnaire basé sur des représentants des travailleurs, des paysans pauvres et des jeunes, démocratiquement élus sur les lieux de travail, dans les villages et les quartiers

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