Solidarité تضامن

Pour une politique agricole au service des paysans pauvres et des travailleurs

La concentration des richesses à l’œuvre dans l’économie tunisienne trouve dans l’agriculture une expression vivace. Bien que la majorité des exploitations agricoles soient de petite taille, une minorité de propriétaires détient une part considérable des terres disponibles. Les paysans disposant de moins de 5 hectares de terres constituent 54% du nombre total de paysans, mais se partagent 11% seulement de la surface agricole totale. Ceux disposant de plus de 50 hectares ne constituent que 3% du total, mais exploitent 34% des terres cultivables, et souvent les plus fertiles.

Cette concentration foncière n’a fait que se renforcer au cours des dernières décennies, aidé par les politiques de privatisation des terres domaniales pratiquées sous l’ancien régime, qui ont largement profité à une poignée de grosses familles proches du pouvoir.

Suite à la chute de Ben Ali le 14 janvier 2011, d’innombrables luttes par les paysans pauvres, les paysans sans terres et les ouvriers agricoles ont émaillé les campagnes tunisiennes. Des mouvements d’occupation de terres ont éclaté dans diverses parties du pays, surtout dans les grandes propriétés agricoles détenues par des proches des ex-familles mafieuses, ainsi que sur les terres domaniales données en gestion à des investisseurs privés -comme cela s’est passé à la palmeraie de Jemna, dans le Sud tunisien, dont la terre fut occupée par les paysans dès le 12 janvier, deux jours avant la fuite de Ben Ali.

Les ouvriers agricoles, quant à eux, ont organisé de multiples actions de grève pour réclamer de meilleurs salaires et de véritables contrats de travail, faisant écho aux revendications des travailleurs dans de nombreuses entreprises publiques et industrielles.

Contradictions de classe dans les campagnes

En règle générale, les plus grosses exploitations agricoles disposent de capitaux considérables qui leur permettent d’investir dans les techniques et les appareillages les plus modernes, d’influencer les pouvoir publics à leur avantage, de puiser les réserves d’eau à leur profit, et de s’octroyer des parts de marché toujours plus grandes, tandis qu’elles poussent de milliers de paysans pauvres (lesquels travaillent avec des outils primitifs et des niveaux comparativement faibles de rendement, malgré des journées de travail longues et pénibles), au surendettement et à la marginalisation économique, voire à la ruine et à la prolétarisation forcée – les petits paysans étant dépossédés de leurs terres et de leurs moyens de production, et poussés à vendre leur force de travail pour subsister.

Pour ces raisons, en Tunisie comme ailleurs, il est difficile de parler d’une « classe paysanne », un terme fourre-tout qui cache bien des disparités économiques et sociales. Malgré les prétentions par des organisations telles que l’UTAP (Union Tunisienne de l’Agriculture et de la Pêche) et le SYNAGRI (Syndicat des Agriculteurs de Tunisie) de représenter les agriculteurs au sens large, sousentendant une communauté d’intérêts parmi ceux-ci, ces organisations défendent avant tout les intérêts des gros propriétaires et des barons de l’agro-business, lesquels écrasent les petits paysans qui survivent de leur petit lopins de terre ou élevages et croulent sous les crédits.

Les marxistes et la question agraire

En Tunisie comme dans beaucoup de pays néocoloniaux, certains marxistes, s’appuyant sur les survivances précapitalistes qui existent encore dans les campagnes, argumentent en faveur d’une révolution agraire unissant les paysans avec la bourgeoisie. Cette approche ignore le fait que la bourgeoisie des villes profite directement et indirectement des inégalités existant dans les rapports agraires, et n’a donc pas la moindre intention de bouleverser ces rapports.

Dans l’ensemble du Maghreb par exemple, 40 % de la propriété terrienne est d’origine citadine. Beaucoup de groupes financiers et industriels ont en effet des placements de capitaux dans des exploitations agricoles, comme ils en ont dans la construction, l’industrie, le tourisme, la grande distribution… La ruine des petits paysans résultant de la concentration foncière nourrit aussi l’armée de chômeurs qui agglutine vers les villes pour trouver du travail – une main d’œuvre pas chère pour les patrons, qui leur permet de maximiser leurs profits en exerçant une pression à la baisse sur les salaires et les conditions de travail de tous les salariés.

Tout cela est sans compter que la moindre lutte des paysans pauvres en faveur de plus de justice agraire est susceptible de générer des sympathies parmi les ouvriers et la jeunesse des villes, ce dont les capitalistes ont en horreur. L’incapacité de ces derniers à aider les paysans pauvres à s’émanciper s’est vérifiée par leur attitude hostile face aux révoltes paysannes qui ont accompagné la révolution tunisienne de 2010-2011.

Alternative Socialiste pense que la seule manière d’assurer un futur aux travailleurs de la terre se fera plutôt par une alliance avec les travailleurs et les pauvres des villes, dans une lutte commune contre les capitalistes, contre les gros propriétaires fonciers, et contre la machine d’Etat qui défend avec acharnement les intérêts de ces derniers.

Contrairement à un mythe bien ancré, être socialiste ne signifie pas être en faveur d’une collectivisation forcée de la petite propriété paysanne. Pendant la révolution russe de 1917, les bolcheviques avaient encouragé l’initiative révolutionnaire et l’autoorganisation des masses paysannes elles-mêmes, pour déterminer démocratiquement leurs rapports sur la base du principe général que la terre doit revenir à ceux qui la travaillent. Des expériences de collectivisation volontaire visaient à convaincre petit à petit les paysans pauvres des avantages du passage à une production collective plutôt qu’individuelle (en termes de rendement, d’épargne d’efforts, de mise en commun des techniques et de l’outillage etc). Les méthodes brutales de collectivisation forcée appliquées par Staline par la suite, tout comme les politiques soi-disant « socialisantes » de Ben Salah dans la Tunisie des années ’60, n’ont réussi qu’à aliéner les petits paysans et à les jeter droit dans les bras des grands propriétaires, et n’ont rien à voir avec le véritable socialisme.

Une gestion publique et commune de la terre ne peut se faire qu’à partir d’une démocratie administrée par la base, pour mettre fin aux pratiques de corruption, de clientélisme et de bureaucratisme qui ont caractérisé la politique agricole en Tunisie avant comme après la révolution.

ALTERNATIVE SOCIALISTE DÉFEND :

  • la sécurisation des emplois dans le secteur agricole par l’établissement de vrais contrats de travail, avec des salaires décents
  • une campagne active de syndicalisation des ouvriers agricoles par l’UGTT
  • la lutte contre la privatisation des terres collectives et domaniales. Leur gestion sous le contrôle de comités composés de représentants démocratiquement élus par les villageois
  • la nationalisation des grands domaines sous le contrôle démocratique de ceux qui y travaillent
  • l’établissement de coopératives-phares sur une base volontaire, gérées démocratiquement par les paysans eux-mêmes
  • l’annulation des dettes des paysans pauvres et des poursuites pour recouvrement de crédit
  • la nationalisation des banques et des compagnies d’assurance privées, et l’utilisation de leurs ressources afin de favoriser l’accès à des crédits sans intérêt pour les paysans pauvres
  • la nationalisation de l’industrie sous contrôle ouvrier, dans le cadre d’une économie démocratiquement planifiée, ce qui permettrait de stimuler la mécanisation et la modernisation des outils agricoles.

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