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URSS: L’échec de la gestion stalinienne

«Au mieux, Gorbatchev […] peut il permettre à la bureaucratie de gagner un peu de temps.» Voilà la conclusion de notre déclaration de l’été 1988 concernant le programme économique de Gorbatchev. Mais les événements se sont déroulés bien plus vite que nous l’avions prévu. En l’espace de quatre ans, Gorbatchev a été contraint de démissionner, l’Union Soviétique – qui était alors la deuxième superpuissance mondiale – s’était effondrée et les restes de l’économie planifiée s’écroulaient. Après le coup d’État manqué des staliniens partisans de la ligne dure en août 91, Boris Eltsine a présidé à la privatisation de l’économie russe (la «thérapie de choc») en 91-92. Gorbatchev voulait simplement rénover et moderniser le parti (PCUS – Parti Communiste d’Union Soviétique) et l’État stalinien, mais il a ouvert la voie à la contre-révolution capitaliste.

La politique de pérestroïka, ou restructuration, lancée en 1986-87, avait un air radical mais elle n’était pourtant en essence qu’une tentative de réforme de la structure économique déjà existante. Dans tous les cas, la plupart de ces réformes avaient été testées auparavant, sous une forme ou une autre, en particulier sous le règne de Nikita Khrouchchev (1953-64) mais également durant les premières années du régime de Leonid Brejnev (les réformes de Kossyguine en 1965). Une fois de plus, Gorbatchev proposait une décentralisation, un certain degré d’autonomie pour les entreprises, plus d’incitants pour les gérants et les travailleurs, et un peu plus d’espace pour les «coopératives» (ce qui était en réalité un déguisement pour de petites firmes privées).

Mais il était trop tard. La structure économique-administrative qui avait facilité le développement rapide des industries de base, telles que le charbon, l’acier, les chemins de fer et l’ingénierie lourde, était devenue sclérosée. Elle était incapable de s’adapter aux nouvelles technologies et en particulier à la micro-électronique qui requérait des formes de gestion beaucoup plus sophistiquées et flexibles. Les objectifs planifiés devenaient de plus en plus fictifs tandis que les gérants devaient de plus en plus recourir au marché noir pour trouver les approvisionnements nécessaires.

Gorbatchev a reconnu beaucoup de ces problèmes. Il représentait une nouvelle génération de bureaucrates technocratiques dont le point de vue avait été exposé dans des livres tels que celui d’Aganbeguiane, «Le Défi: l’Economie de la Perestroïka», et celui de Tatiana Zaslavskaïa, «La Deuxième Révolution Socialiste: une Stratégie Soviétique Alternative» (1990). Le but de cette couche de la bureaucratie était de rénover et de moderniser l’appareil d’État et ses agences de planification. Ils craignaient de devoir affronter une révolte explosive de la classe ouvrière sur le même mode que Solidarnosc en Pologne, voire pire encore, au cas où ils ne parviendraient pas à apporter une croissance plus rapide et à améliorer le niveau de vie de la population. Toutefois, dans la pratique, ils ne sont parvenus qu’à disloquer et à saper les structures de planification existantes, sans édifier une alternative cohérente.

Aucune amélioration de l’économie soviétique n’est survenue après que Gorbatchev soit devenu Secrétaire Général du PCUS en 1985. En fait, les pénuries de nourriture et de biens de consommation ont empiré et l’inflation a augmenté malgré la hausse des subsides d’État à de nombreux secteurs de l’économie. Alors s’est développée une vague de grèves. Après 1990, l’économie est devenue hors de contrôle. La crise économique qui ne cessait de s’approfondir a sapé le soutien politique de Gorbatchev, bien plus populaire en Occident qu’il ne l’a jamais été dans son propre pays.

Tandis qu’une section de la bureaucratie soutenait la pérestroïka, la majorité des apparatchiks du parti, de l’État et de l’économie – bien que prêts à soutenir les réformes et la modernisation en paroles – étaient profondément hostiles à toute réelle restructuration. Gorbatchev a enlevé de leur poste toute une série de bureaucrates récalcitrants et a mené campagne pour mobiliser d’autres personnes en faveur du changement. Mais il n’est pas parvenu à comprendre que le problème n’était pas d’ordre personnel ou psychologique: c’était un problème fondamental concernant tout ce reposant sur le règne d’une caste bureaucratique.

La bureaucratie en tant que formation sociale

Cette caste était une formation sociale dont l’intérêt matériel passait par le maintien de son pouvoir et de ses privilèges. Tout en usurpant le contrôle politique de la classe ouvrière issu de la Révolution d’Octobre 1917, cette caste avait défendu l’industrie nationalisée et l’économie planifiée, à la base de son pouvoir et de ses privilèges. Mais avec la stagnation profondément enracinée dans le système stalinien, en particulier sous Brejnev (1964-82) et après, le point de vue de larges couches de la bureaucratie a commencé à changer. Alors qu’ils étaient au départ des «communistes» orthodoxes et loyaux au régime, leur attachement idéologique au système s’est érodé petit à petit. Bien conscients des problèmes de l’économie planifiée centralisée, ils ne croyaient plus que le «communisme» (c’est à dire, le stalinisme) dépasserait un jour le capitalisme.

Gorbatchev, toujours dévoué à l’économie planifiée, n’est pas parvenu à comprendre ce changement d’attitude. Il croyait apparemment naïvement que les couches dirigeantes de la bureaucratie pourraient être ralliées à soutenir la pérestroïka. Mais des pans entiers de la bureaucratie étaient clairement indifférents, si pas carrément opposés à ce plan. La glasnost (transparence) et les vagues promesses de démocratisation liées à la pérestroïka menaçaient leurs positions et leurs privilèges. Ils n’avaient aucune confiance dans la rénovation et dans le renouveau de l’économie planifiée. La perspective d’une privatisation radicale de l’industrie étatisée était devenue de plus en plus attractive à leurs yeux. Dans une telle situation, les bureaucrates du parti et de l’État, les gérants ainsi que la mafia soviétique croissante, pouvaient utiliser leur pouvoir pour se saisir des actifs – légalement ou non – et se transformer ainsi en une nouvelle classe de capitalistes.

Certains, comme les adeptes de la ligne dure stalinienne qui étaient derrière le coup d’État d’août 1991, étaient défavorables à un tel développement et cherchaient à défendre le pouvoir centralisé de l’Union Soviétique. Mais pour la plupart des bureaucrates, Eltsine, qui (en alliance avec les capitalistes occidentaux) a mis en vigueur la privatisation massive en 1991-92, était une option bien plus intéressante que Gorbatchev.

Gorbatchev a gravement sous-estimé la résistance à laquelle il allait devoir faire face au sein de la bureaucratie. Sa tentative de transformer la direction du Parti Communiste par des élections multi-candidats a été un échec. En 1988, dans une tentative de contrer la direction du PCUS, Gorbatchev a instauré un nouveau parlement, le Congrès des Députés du Peuple, dont la plupart des membres étaient élus via des élections populaires. Ceci, toutefois, a ouvert la porte à des forces bien au-delà du contrôle de Gorbatchev : des néostaliniens, des chauvinistes russes d’ultra-droite, des nationalistes et des partis pro-capitalistes.

En 1990, Gorbatchev est devenu le premier président (non-élu d’ailleurs) d’une Union Soviétique qui se désagrégeait; son pouvoir de décret ne pouvait empêcher le pouvoir de lui échapper des mains. De l’autre côté, l’élection de Eltsine en 1991 en tant que président de la république russe a énormément renforcé son influence en tant que meneur des partisans de la contre-révolution capitaliste.
Il était évident que les structures étatiques du système stalinien étaient en train d’imploser. Les tensions nationales explosaient, avec la sécession des États baltes et d’autres «républiques soviétiques». En même temps, l’effondrement des régimes d’Allemagne de l’Est, de Hongrie, de Roumanie, etc., sous l’impact de mouvements de masse illustraient que les jours du stalinisme «soviétique» étaient eux aussi comptés.

Aux côtés de l’«accélération» (de l’économie), de la glasnost et de la pérestroïka, Gorbatchev utilisait le slogan de «démocratie». Outre le fait de promouvoir des élections multi-candidats au sein du PC, il a mis en avant des propositions pour l’élection des conseils de gestion des entreprises. Il parlait du besoin d’activer «le facteur humain», l’énergie créatrice des travailleurs. Mais il n’a jamais lancé un appel à la classe ouvrière afin de vaincre l’inertie de la bureaucratie, ni même de défier son rôle en tant qu’excroissance parasitaire de l’économie planifiée. Comment cela est-il possible? Parce qu’après tout, il était lui-même enfant de la bureaucratie et ne désirait que la réformer afin de préserver son rôle en tant que caste dirigeante.

Il n’y a pas eu de propositions concrètes de Gorbatchev pour des comités d’entreprise élus qui auraient réintroduit le contrôle ouvrier, le pouvoir de contrôler les gérants et de défendre les conditions et les droits des travailleurs, ni rien concernant des syndicats indépendants et démocratiques, et certainement pas en faveur d’organes de planification démocratiquement élus afin de gérer l’économie nationalisée. Un tel programme ne pourra jamais venir d’en haut, d’une couche dirigeante de la bureaucratie ; il ne pourra que surgir d’en bas, développé au cours des luttes des travailleurs contre le régime.

«Toutes les conditions pour [la] révolution politique sont maintenant en place», écrivions-nous en 1988. L’économie stalinienne – une économie planifiée, nationalisée, étouffée par la bureaucratie au pouvoir – avait épuisé toutes ses capacités de croissance et ne pouvait plus assurer les ressources nécessaires à la poursuite du progrès social. La bureaucratie était paralysée politiquement, déchirée par des divisions profondes quant à la stratégie et à la politique. De larges couches de celle-ci avaient perdu toute confiance dans leur système et étaient prêtes à passer au capitalisme, afin de préserver leur pouvoir et de s’enrichir.

Parmi la classe ouvrière, il régnait un profond mécontentement par rapport au stalinisme, une véritable haine de la bureaucratie pour son pouvoir arbitraire et sa corruption. Les travailleurs reconnaissaient les acquis de l’économie planifiée, la transformation de l’Union Soviétique en un pays moderne, industriel, incroyablement urbanisé, et ils appréciaient par-dessus tout l’apport gratuit de services essentiels tels que l’éducation et les soins de santé. En même temps, ils avaient soif d’un approvisionnement abondant en nourriture et en biens de consommation de bonne qualité, et un désir longtemps réprimé de droits démocratiques: le droit de s’informer et de s’exprimer librement, de s’organiser en syndicats et en partis politiques indépendants, et le droit d’élire les personnes qui dirigeraient le pays, à tous les niveaux. Il n’y avait aucun fait démontrant un désir largement répandu de retour au capitalisme.

Mais l’élément absent était la conscience de classe. A cause du développement économique, la classe ouvrière d’Union Soviétique était devenue la classe sociale prédominante, concentrée en de grandes cités industrielles. Mais le stalinisme, à travers son appareil de répression et de contrôle idéologique, avait systématiquement empêché le développement d’une classe ouvrière en tant que force politique. Aucune organisation indépendante, ni syndicats, ni partis ; aucune source d’informations indépendante ; et même, aucune liberté de débattre d’idées. Des luttes de travailleurs massives avaient eu lieu au cours de la période de transition, mais les travailleurs manquaient d’organisation, d’objectifs programmatiques et de dirigeants avisés.

Le stalinisme a atomisé la conscience de la classe ouvrière et la faiblesse politique du prolétariat a été le facteur décisif qui a permis la victoire rapide de la contre-révolution capitaliste en 1990-91. Les politiciens pro-capitalistes tels que Eltsine ont caché leurs objectifs réels derrière des attaques démagogiques sur la corruption de la bureaucratie et derrière la façade d’élections parlementaires. Ils n’ont certainement jamais averti les masses du désastre économique et social qui allait suivre la «thérapie de choc» de 1991-92.

Eltsine a joué le rôle de fossoyeur de l’économie planifiée soviétique, un rôle qu’il a adopté et joué avec grand enthousiasme. Gorbatchev, de son côté, poussé par des événements imprévus, s’est retrouvé contre son gré dans celui du croque-mort, ouvrant les portes du cimetière de l’Histoire.

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