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Turquie: percée historique pour la gauche tandis que l’AKP essuie sa pire défaite en 13 ans

Quel avenir pour le HDP?

Le 7 juin a ébranlé le paysage politique de la Turquie. Le soir des élections, de nombreux militants de gauche et kurdes ont ressenti quelque chose de similaire à ce qu’ils avaient vécu au moment du mouvement du Parc Gezi, été 2013. Le parti islamiste et conservateur AKP a subi un plus grand revers que ce que la plupart des sondages avaient prévus en perdant pas moins de 2,6 millions de votes et 69 députés par rapport aux dernières élections législatives de 2011. Le parti de gauche pro-kurde «Parti démocratique du Peuple» (HDP) a remporté 13% des voix, soit plus que le seuil de 10% nécessaire à dépasser pour faire son entrée au Parlement. Ce seuil électoral constitue une mesure extrêmement anti-démocratique mise en œuvre à la suite du coup d’Etat militaire de 1980, précisément pour empêcher des partis kurdes d’obtenir la moindre représentation parlementaire.

MICHAEL GEHMACHER, SLP (section autrichienne du CIO) & des correspondants de SOSYALIST ALTERNATIF (section du CIO en Turquie)

Des rassemblements spontanés ont eu lieu dans le pays, surtout dans les régions kurdes du sud-est, pour accueillir la percée électorale du HDP. C’est la première fois de l’histoire de la Turquie qu’un parti pro-kurde arrive au Parlement. L’entrée au Parlement de nombreuses militantes du HDP ou encore de nombreux représentants de mouvements sociaux et politiques ou de différents types de minorités revêt une haute valeur symbolique dans le contexte du système politique turc traditionnellement dominé par des hommes de droite assez âgés. Bon nombre des 80 nouveaux élus du HDP appartiennent à des minorités ethniques, religieuses ou sociales. Leur présence au parlement turc est un coup dur pour l’élite nationaliste réactionnaire, tout comme le fut la présence du premier candidat ouvertement gay de l’histoire de la République turque.

Cette élection a été marquée par une polarisation croissante car, au côté de la percée du HDP, les nationalistes d’extrême-droite du MHP (Parti d’action nationaliste) sont passés de 13% à plus de 16%. La campagne électorale a été secouée d’explosions de violence, en particulier contre le HDP, avec des dizaines d’agressions physiques contre des bureaux du HDP et ses militants à travers le pays.

Le MHP a attisé le nationalisme turc, en particulier en qualifiant de «traître» l’AKP (Parti pour la justice et le développement, au pouvoir depuis 2002) en raison du processus de paix en cours entre le gouvernement et le mouvement kurde. Mais le MHP a également joué une carte sociale populiste. En combinaison d’éléments nationalistes, le MHP a plaidé pour l’augmentation du salaire minimum, pour la réduction des impôts sur le carburant et pour l’arrêt des licenciements dans le secteur public. Il s’agit d’une autre indication du fait que les questions sociales sont devenues plus importantes en raison des problèmes de l’économie turque et de la crainte de pertes d’emplois.

L’AKP lèche ses plaies

La situation sociale et économique qui prévaut actuellement a joué un rôle crucial dans cette élection. Nombreux sont ceux qui ont le sentiment que leurs conditions de vie se sont améliorées au cours des années où l’AKP s’est retrouvé au pouvoir. C’est l’une des principales raisons pour lesquelles une couche des pauvres, en particulier ceux qui sont visés par les campagnes caritatives de l’AKP, a continué à voter pour ce parti au fur et à mesure.

Les choses ont toutefois commence à changer. La situation économique s’est détériorée ces deux dernières années, le chômage et l’inflation sont repartis à la hausse et les difficultés ont été croissantes pour des millions de familles de la classe des travailleurs de Turquie. Avec l’accentuation générale des attaques contre les droits démocratiques et le renforcement des tendances autocratiques du régime (extension des pouvoirs de la police, attaques contre les droits syndicaux, emprisonnement de journalistes critiques et de militants opposés au régime, musèlement des médias sociaux, etc.), toute une couche d’électeurs et de partisans de longue date de l’AKP s’en sont détachés. Un des plus grands exemples de ce processus fut la tentative du président Erdogan de s’assurer une majorité parlementaire absolue (des deux tiers) dans le but de modifier la Constitution afin d’accroître son pouvoir personnel. Finalement, l’AKP a perdu sa majorité parlementaire, même simple, en n’obtenant plus que 41% des voix. Cela ouvre une période d’instabilité et d’incertitude politique quant à la formation du prochain gouvernement.

La victoire du HDP

Pour la gauche et pour tous ceux qui aspirent à une société meilleure, le remarquable succès électoral du HDP ouvre une fenêtre d’opportunités politiques. Depuis les élections, le HDP est devenu le sujet de de discussions dans les villes.

Le HDP est une coalition entre groupes, partis et individus de gauche dont le coeur est originaire du mouvement national kurde. Au cours de ces derniers mois, la direction du parti a réussi à mobiliser de nombreux militants de différents mouvements sociaux et politiques, tels que le mouvement LGBTQI (Lesbiennes, Gays, Bisexuel(le)s, Transgenres, Queers et Intersexes) ou des défenseurs de l’environnement. Le BDP kurde (le bras politique du PKK interdit) reste la force dominante à l’intérieur du parti. Mais ce dernier a également commencé à attirer un nombre croissant d’électeurs turcs qui ont tiré la conclusion que l’AKP d’Erdogan et le principal parti d’opposition, le CHP (Parti républicain du peuple, kémaliste), ne représentent pas leurs intérêts. La grande majorité des électeurs du HDP sont des travailleurs, des retraités, de petits agriculteurs et des jeunes dont beaucoup ont été radicalisés par les importantes luttes des travailleurs et des jeunes qui ont eu cours ces dernières années pour exiger de meilleures conditions de travail, refuser le travail précaire, défendre les droits démocratiques, etc. Beaucoup de militants du HDP se considèrent comme socialistes ou communistes.

Le HDP défend notamment un meilleur système de soins de santé, un système d’éducation plus fort et soutenu par l’Etat, une hausse du salaire minimum à 1.800 livres turques par mois et le raccourcissement de la semaine de travail à 35 heures sans perte de salaire. Tous les autres partis réclament beaucoup moins, mais le fait que le HDP ait amené ces questions sociales au cœur du débat public – même si cela ne dominait pas dans la propagande du parti – a forcé les autres partis à se positionner sur ces questions.

Globalement, les dirigeants du HDP ont mis davantage l’accent sur des idées vagues de «percée démocratique», de «démocratie radicale», de «grande humanité», etc. La campagne a aussi beaucoup porté sur les droits des minorités nationales et des personnes LGBTQI. La direction du HDP a aussi essayé de surfer sur les sentiments religieux d’une couche de la population. Dans un de ses discours de campagne, Figen Yüksegdag, co-dirigeant du HDP, a déclaré que de la corruption des dirigeants de l’AKP est une «insulte à l’islam». Ce que veut vraiment la direction du HDP n’est pas clair, ce qui est compréhensible au vu du fait que la composition sociale et politique du parti est loin d’être homogène. Le HDP veut-il devenir un nouveau parti des travailleurs ou entend-il se transformer en un parti libéral vaguement de gauche comme le sont les partis Verts dans la plupart des pays européens?

La crise du capitalisme s’approfondit à travers le monde et la Turquie ne fait pas exception à la règle. Les travailleurs et les jeunes font face à des temps difficiles. Pour défendre les droits démocratiques et lutter pour des conquêtes sociales, un parti militant ancré au sein de la classe des travailleurs sera un instrument crucial, un parti ayant des liens solides avec les syndicats et les mouvements sociaux, un parti où les députés utilisent leur position élue comme plate-forme pour la défense des luttes sociales.

Si les députés du HDP utilisent la première session parlementaire pour lancer une campagne audacieuse pour leurs revendications sociales et politiques (hausse du salaire minimum, semaine des 35 heures, suppression des lois anti-grève, etc.), ils pourraient gagner beaucoup de respect parmi les travailleurs et la jeunesse du pays. Cela permettrait également d’exposer le double discours de partis comme le CHP «kémaliste» et le MHP d’extrême-droite, qui avaient la hausse du salaire minimum dans leur programme électoral mais ne sont pas prêts à lutter pour faire de cette revendication une réalité. Un nouveau parti des travailleurs défendant leurs intérêts au travers de revendications sociales fortes pourrait grandement croître en Turquie. Des dizaines de milliers de jeunes et de travailleurs ont de grands espoirs envers le HDP pour qu’il joue ce rôle. Il est probable que son nombre d’adhérents augmente fortement.

Pourtant, de nombreux travailleurs turcs sont toujours hostiles au HDP. Certains d’entre eux considèrent le HDP comme une manœuvre du PKK, comme un parti dominé par d’anciens cadres du PKK, où les décisions importantes sont prises entre le dirigeant emprisonné du PKK, Abdullah Ocalan, et les dirigeants du HDP. C’est une raison importante qui argumente en faveur de structures démocratiques et transparentes. Il est particulièrement important que les travailleurs et les jeunes puissent voir comment les décisions se prennent et qu’ils puissent constater qu’il n’y a pas d’ « agenda caché » du PKK.

La direction du HDP a obtenu beaucoup de soutien du peuple turc durant ces élections, mais la grande majorité de ces partisans et électeurs appartiennent à la classe moyenne libérale. Construire un pont entre les travailleurs kurdes et turcs est une tâche essentielle pour l’avenir du mouvement ouvrier en Turquie. Le HDP, compte tenu de son succès électoral, peut faire des pas importants dans cette direction. En se saisissant de tout problème social, de chaque petite grève ou forme de résistance des travailleurs et en utilisant leur position dans les médias et au Parlement, le HDP pourrait devenir une «caisse de résonance» pour l’ensemble de la classe des travailleurs.

Il est évidemment positif que le HDP ait exclu toute coalition avec l’AKP dès le début. Mais ils devraient aussi exclure sans équivoque toute coalition ou tout soutien à d’autres forces, ce qui n’est pas encore tout à fait clair. Quel que soit le nouveau gouvernement, il sera responsable de coupes sociales et d’une politique de droite. Plutôt que d’appeler tous les partis à être «responsables», à contribuer à la stabilité politique et en donnant priorité aux négociations de coalition avec les forces pro-capitalistes, la direction du HDP doit préparer la résistance à venir. Le HDP pourrait, par exemple, utiliser l’élan de sa campagne électorale réussie et sa position nouvellement acquise pour convoquer des assemblées de masse en invitant les travailleurs, les jeunes, les militants, etc. à venir discuter ensemble de comment construire les prochaines étapes de la lutte.

L’expérience de nombreux partis de gauche à travers le monde montre qu’après des succès électoraux initiaux, le danger est réel que ces partis s’orientent ensuite vers la droite. Pour éviter cela, il faut développer un programme politique cohérent, des structures démocratiques à tous les niveaux et une implication active de la base.

Défendre une véritable orientation socialiste pour le HDP, basée sur le soutien à l’action de masse des travailleurs et sur la nationalisation des banques et des grandes industries, sera une tâche clé des militants dans la période à venir. Construire des connexions organiques avec la base des mouvements sociaux et syndicaux sera également crucial pour assurer que cette formation ne finisse pas dans un bourbier de compromis politiques, de coalitions avec les forces pro-capitalistes et d’application de la politique d’austérité.

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