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Après l’attaque terroriste du Bardo, de nouvelles batailles de classe se dessinent

SERGE JORDAN (CIO)

L’attaque terroriste barbare qui a eu lieu le 18 mars au musée du Bardo à Tunis, arrachant la vie à 22 personnes, représente un tournant dans la situation politique de la Tunisie postrévolutionnaire. Cet événement, le premier acte terroriste d’une telle ampleur au cœur de la capitale, a consterné l’écrasante majorité de la population du pays, et est venu rappeler la sombre réalité se cachant derrière la propagande élogieuse des médias et des politiciens traditionnels au sujet de la “transition démocratique” réussie.

Mais l’attaque du Bardo a également offert une excuse commode pour la classe dirigeante afin d’accélérer son offensive contre-révolutionnaire envers les masses tunisiennes, tant dans les domaines économique que politique. Il semble qu’un coup de pouce a été donné à l’obsession du Président Béji Caïd Essebsi de “restaurer le prestige et l’autorité de l’Etat”. Le gouvernement américain a par exemple déjà annoncé le triplement de son aide militaire à la Tunisie.

Le gouvernement tunisien -dont la principale force politique, Nidaa Tounes, est en partie une machine de recyclage pour des partisans de l’ancien régime et des hommes d’affaires corrompus liés à la dictature de Ben Ali- a immédiatement saisi la récente horreur terroriste comme une occasion en or pour réaffirmer un appareil d’État fort, et pour cibler les mouvements sociaux et les grèves, lesquels sont dans une phase ascendante depuis le début de cette année.

Le discours officiel met l’accent sur le fait que les assaillants du Bardo visaient le nouveau “symbole de la démocratie” que les institutions tunisiennes représenteraient. Cela coïncide ironiquement avec des tentatives du nouveau gouvernement d’exploiter cet événement pour imposer un retour en arrière sur les droits démocratiques. Comme indiqué par un rapport récent de Human Rights Watch, le nouveau projet de loi anti-terroriste, s’il est voté, permettrait la détention prolongée de suspects sans inculpation, donne la possibilité pour qu’une perturbation des services publics soit poursuivie comme un acte terroriste, et justifie le recours à la peine de mort.

Sous le couvert de “protection des forces armées”, un autre projet de loi adopté par le conseil des ministres le 8 Avril donnerait, de facto, un statut d’impunité aux forces de sécurité, au détriment des libertés individuelles. Entre autres, il y est stipulé qu’ “aucune responsabilité pénale n’incombe à un agent qui causerait le décès d’un individu dans le cadre de la mission qu’il poursuit”.

Le changement de rhétorique utilisée dans la presse tunisienne depuis le 18 mars souligne également une accélération de l’offensive idéologique visant à blâmer tous les travailleurs et les pauvres qui se battent pour leurs droits:

“Les mouvements contestataires gratuits et commandités menacent les équilibres économiques fragiles du pays. Pourquoi en voyons-nous partout et sans raisons valables? La Tunisie doit-elle décréter que tous ceux qui s’attaquent au tissu économique doivent être considérés comme des terroristes économiques? Et pourquoi pas après tout? Devons-nous tolérer qu’une poignée de personnes mal intentionnées et conduites par manipulateurs saboteurs et ravageurs fassent de notre pays une nouvelle Somalie?” (DirectInfo, 14/04)

Cela s’accompagne aussi d’une nouvelle flambée de calomnies et de dénigrements à l’égard de la révolution elle-même, et dans certains cas, de la diffusion d’un parfum de nostalgie pour les jours de la dictature défunte:

“Les droits de l’homme perdent toute leur signification dans la lutte contre ces terroristes” (Touhami Abdouli, Le Temps, 21/03)

“Evidemment, nous ne nous posons jamais la question de savoir pourquoi la Tunisie a eu la paix pendant 23 ans de régime de dictature” (Le Temps, 22/03)

Cette tentative d’enterrer l’héritage de la révolution marque une certaine réaffirmation de la “vieille garde” au sein de l’appareil d’État, que la victoire électorale de Nidaa Tounes a encouragé. La composition du gouvernement n’y fait pas exception: le Premier ministre Habib Essid lui-même occupa plusieurs postes de secrétaire d’Etat sous le régime de Ben Ali, et d’autres dans son cabinet ont des pédigrées similaires.

Après les attentats du Bardo, certains hauts fonctionnaires de sécurité qui avaient été licenciés par Farhat Rahji en 2011 ont été réintégrés à leur poste, une mesure justifiée par leur expérience supposée dans la lutte contre le terrorisme – une “lutte contre le terrorisme” qui, sous Ben Ali, était une couverture pour le harcèlement, l’emprisonnement et la torture de milliers de militants politiques et syndicaux.

De même, deux jours après l’attaque, Essebsi a dans son allocution télévisée martelé le besoin pour le pays d’accepter des “réformes douloureuses”, et défendu la levée de toutes les restrictions sur les hommes d’affaires faisant face à des poursuites judiciaires et des interdictions de voyage pour leur compromission avec le régime de Ben Ali.

Unité nationale?

La classe dirigeante tunisienne et ses soutiens impérialistes telles que le FMI, la Banque Mondiale ainsi que les gouvernements occidentaux derrière eux, ont des tas de plans prévus dans leurs starting-blocks: dérégulations des conditions d’investissement, privatisations des banques et d’autres entreprises publiques, liquidation du système de subventions sur les produits de base, et plein d’autres mesures néo-libérales. Mesures qui ont toutes un même but: compresser toujours plus les revenus des travailleurs et de leurs familles, tout en maximisant les sources de profit pour les patrons, les actionnaires et les rentiers internationaux.

Ils espèrent tous compter sur le choc provoqué par l’effusion de sang du Bardo pour lubrifier le tout, afin de faire passer leur programme anti-pauvre plus facilement.

Partie intégrante de cette stratégie, le martèlement systématique de la nécessité de “l’unité nationale”. Il y a quelques mois, les principaux partis dans le gouvernement actuel, Nidaa Tounes et les islamistes de droite d’Ennahda, étaient encore en train d’essayer de nous convaincre qu’il y avait une fracture irréconciliable dans la société tunisienne: celle entre les “modernistes” en faveur d’un “Etat civil” d’une part, et les islamistes en faveur d’un “Etat religieux“ de l’autre. Maintenant que cette mascarade a été exposée pour ce qu’elle est – les ennemis d’hier s’étant finalement donné la main à la grande joie de leurs amis capitalistes- nous sommes censés nous convaincre que leur nouvelle “union sacrée”…serait aussi la nôtre.

L’unité nationale est une exigence de la classe dirigeante visant à neutraliser l’opposition à son pouvoir, au moment même où ses porte-paroles traînent dans la boue les grévistes et les populations en lutte. Ce nouveau dogme de la réconciliation nationale vise à dévier la colère de classe montante en ralliant l’ensemble du pays derrière un ennemi commun, afin de lier les mains des travailleurs à leurs maîtres capitalistes.

Cependant, le nombre croissant de conflits éclatant sur les lieux de travail, dans les secteurs aussi bien public que privé, illustre qu’ un fossé important se creuse entre les vœux pieux de la classe capitaliste et la réalité sur le terrain. Les représentants du gouvernement sont sans doute bien conscients en effet qu’au-delà de l’utilisation politique de la conjoncture immédiate, ils n’éviteront pas la confrontation avec la classe ouvrière. Les actions de grève nationales répétées menées par le syndicat des enseignants depuis le début de l’année ont donné une idée de ce à quoi le pouvoir peut s’attendre pour l’année qui vient. Lors de la dernière journée de grève le mercredi 15 avril, les enseignants ont enregistré une moyenne nationale de participation à leur grève de 95,3%, selon les chiffres du syndicat (le plus élevé étant dans le gouvernorat de Gafsa avec 99,6%, et le plus bas dans le gouvernorat de Bizerte avec 91 %).

Dans l’extraction de phosphate, dans l’industrie textile, dans les services postaux, parmi les pilotes, dans les transports publics…de nombreux secteurs ont été impliqués dans des actions de grève au cours des dernières semaines. L’UGTT a également annoncé une grève nationale de deux jours dans le secteur de la santé pour les 28 et 29 avril. Un rapport publié le jour même de la tragédie du Bardo comptait déjà 94 grèves depuis le début de l’année 2015, dont 74 dans le secteur privé. Il est maintenant de plus en plus clair que les espérances du gouvernement quant au fait que l’épouvantail terroriste aiderait à couper court à cette vague montante de résistance ouvrière et populaire auront été de très courte durée.

La question brûlante à se poser est la suivante: quand est-ce que les dirigeants du mouvement ouvrier vont finalement se décider à se réveiller, et à donner une direction aux millions de personnes qui ont soif de passer à l’action?

Une direction qui manque à l’appel

Alors que le gouvernement prétend être engagé dans une lutte résolue contre le terrorisme, ses politiques de dévastation sociale ne peuvent qu’accroître le sentiment d’impuissance et de désespoir parmi les couches les plus pauvres – une des conditions de la croissance de l’extrémisme religieux dans le pays. Les quartiers qui sont devenus un terrain fertile pour le recrutement de djihadistes sont, avant tout, des zones où la politique de l’État a échoué sur toute la ligne.

C’est pourquoi la lutte contre le terrorisme doit être intimement liée à la lutte pour une politique économique rompant de manière décisive avec la trajectoire suivie par tous les gouvernements qui se sont succédé depuis la chute de Ben Ali, et qui ont tous fondamentalement appliqué les mêmes recettes désastreuses que le régime de Ben Ali lui-même.

L’UGTT appelle à un “congrès national contre le terrorisme”. Mais son appel est dirigé vers l’establishment politique bourgeois existant, y invitant même à bord l’organisation patronale UTICA (Union Tunisienne de l’Industrie et du Commerce), plutôt qu’en vue d’utiliser un tel congrès comme un levier pour organiser la riposte contre le gouvernement et engager une discussion sérieuse sur la construction d’une alternative à l’austérité et à la répression d’État – la seule politique que ce gouvernement de droite ait à offrir au peuple tunisien.

Depuis l’attaque du musée du Bardo, l’exécutif central de l’UGTT s’est pour l’essentiel contenté de faire écho à la rhétorique du gouvernement sur la nécessité de “l’unité nationale” plutôt que de fournir à ses affiliés un plan d’action digne de ce nom, indépendamment de toutes les manœuvres des capitalistes et leurs partis, et de contester les prétentions de ces derniers à “donner le la” sur la question de l’anti-terrorisme.

L’absence d’initiatives provenant de la direction syndicale, tout comme par ailleurs de la coalition de gauche du Front Populaire, a laissé un vide, opportunément comblé par le gouvernement et l’establishment capitaliste dans son ensemble. Par conséquent la voix des travailleurs, des syndicalistes et militants de gauche, de la jeunesse révolutionnaire, des chômeurs, n’a guère été entendue dans ce débat.

Le mouvement des travailleurs a besoin de sa propre voix politique

Dans son dernier journal, Al-Badil al-Ishtiraki (Alternative Socialiste) établissait un parallèle entre la terreur des djihadistes et la terreur d’État, et mettait en avant des propositions d’actions visant à rejeter les deux, et à transformer toutes les luttes sociales locales et sectorielles en une lutte généralisée, avec comme objectif ultime de renverser le gouvernement Essid.

A l’heure actuelle, cela peut sembler une tâche herculéenne. Mais le gouvernement est en réalité beaucoup plus faible qu’il n’y paraît. Plus de quatre millions de Tunisiens (sur une population de 11 millions), dont environ 80% des jeunes entre 19 et 25 ans, se sont abstenus lors des dernières élections législatives. Une crise interne affecte déjà les principaux partis au pouvoir, qui ont ouvertement menti à leur propre électorat. L’existence même d’une telle coalition est en soi une expression des difficultés auxquelles est confrontée la classe dirigeante pour assembler un outil capable de mettre en œuvre les politiques souhaitées par cette classe.

La “force” apparente du gouvernement actuel ne fait que trahir le caractère extrêmement timoré des dirigeants du mouvement ouvrier et leur manque de confiance dans la classe dont ils sont censés défendre les intérêts. Les accointances d’une partie de la bureaucratie syndicale avec Nidaa Tounes ont aussi agi comme un frein sur la réponse, ou plutôt le manque de réponse, de l’UGTT face aux récents événements.

L’urgence est à la construction d’un front uni de tous les travailleurs et des organisations sociales, centré autour des bases militantes de l’UGTT et de la gauche, des organisations de chômeurs telles que l’UDC, et des mouvements sociaux, afin de repousser l’offensive contre-révolutionnaire en cours. Le point de départ d’un tel mouvement pourrait être une campagne pour l’organisation d’une grève générale de masse de 24h, afin de rassembler toutes les couches en lutte, sur la base d’un refus total de tout “sacrifice” économique et de tout recul des droits démocratiques.

Une telle grève générale devrait être considérée comme un tremplin vers une escalade des actions et des revendications, et ce jusqu’à ce que le gouvernement reçoive un coup fatal. Des assemblées générales locales et des comités d’action démocratiques dans les quartiers et les lieux de travail aideraient à élargir la base de soutien actif du mouvement, en offrant un espace pour pouvoir discuter et décider démocratiquement tous ensemble des prochaines étapes de la lutte. À long terme, la coordination locale, régionale et nationale de tels outils pourrait constituer l’épine dorsale d’un gouvernement représentant véritablement la révolution et ses forces vives, et s’engageant dans la réalisation de ses revendications.

Tous les gouvernements depuis le renversement de Ben Ali ont échoué lamentablement à satisfaire les revendications de la révolution, et le gouvernement présent ne fait pas exception. S’il en est, ce cabinet est composé de toutes les composantes de la contre-révolution mises ensemble. La lutte pour un gouvernement progressiste des pauvres, des jeunes et des masses laborieuses, basé sur un programme socialiste de nationalisation des grandes industries, des banques et des grands domaines agricoles sous le contrôle démocratique du peuple tunisien: telle est la tâche stratégique à laquelle la gauche et le mouvement syndical devraient préparer sans plus attendre la masse de la population.

Une alternative politique pour les travailleurs et les jeunes, décisivement tournée vers les luttes populaires, et équipée d’un programme d’action militant ainsi que de structures démocratiques et inclusives, est ce qui fait cruellement défaut aujourd’hui en Tunisie. La montée de forces religieuses réactionnaires, la victoire électorale d’un parti basé sur des éléments de l’ancien régime, l’absence de réponses de la gauche après l’attaque du Bardo… tous les développements récents en Tunisie soulignent la nécessité de reconstruire d’urgence une voix politique authentique pour les travailleurs, les jeunes, et tous ceux qui ont fait la révolution, portés d’espoirs dans un meilleur avenir.

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